PAYSAGE MACHINE,
François Michaux



On ne rencontre pas Bertrand Rigaux.


On le croise dans un pli de l’espace-temps – ou pas.

Mais il y a fort à parier que ceux qui liront ces lignes auront probablement vu quelques-unes de ses œuvres. La sphère percée, matrice à l’éternité suspendue, à la complétude imparfaite – puisque ce cône tronqué, étrangement étiré, qui est placé à côté d’elle, en est directement issu ; il s’agit d’une carotte, c’est-à-dire d’une extraction purement mécanique opérée dans le globe de cristal. Il n’empêche que nous voyons deux éléments singulièrement sexués, mère et matrice, pénis-enfant. Comme si la soi-disant côte d’Adam venait d’être remplacée, en une inversion stricte, par cet objet physique, presque scientifique, qu’un démiurge d’emprunt a tiré d’une sphère – pas n’importe laquelle : celle des Voyants.

De cela nous avions dit, je crois, que nous ne parlerions pas. Cependant, on ne choisit pas ce que l’on écrit. On ne choisit pas les premiers mots. L’écriture de Bertrand Rigaux est conforme à ce principe. Elle s’étale, avec ses répétitions, une forme de bégaiement simulé, automatique, une scansion rebelle qui couvre un mur entier. Plus rebelle qu’il n’y paraît. Cette poésie, car il faut la nommer par son nom, est ce qui fait exister temporairement un monde, dans la pliure de cet espace-temps particulier qui est le nôtre, en ce moment même, alors que nous sommes là, dans la galerie, en un lieu qui pourrait être un autre, alors que vous lisez ces lignes et que, déjà, ce qui entoure s’efface, à moins que, par le truchement des mots, cela ne parvienne à réapparaître, autrement, comme une projection mentale sur la rétine virtuelle du cerveau.

Un autre paysage se crée tout autour, dont quelques éléments physiques nous apparaissent, à nous qui avons le privilège aujourd’hui de les voir. Dépêchons-nous. Peut-être que demain il sera trop tard. Peut-être que demain l’espace aura changé, que nous ne retrouverons plus ces traces ténues d’un monde possible, imprécisément perçu. Mais nous sommes là, alors nous profiterons du paysage, d’une nébuleuse soudain aperçue, d’une micro-scène de banquise – vidéo minimaliste. Parcourez ces lieux provisoires ; essayez, tel l’Arpenteur du Château de Kafka, d’en circonscrire le fragile périmètre, quand tout s’évertue à modifier imperceptiblement l’apparence fugace de ces choses. Sans doute vous approcherez-vous à nouveau de l’objet que vous aviez déjà vu, au centre – déjà vu comme le centre, comme un centre possible : cette boule, point-planète, au sens où la physique parle de point matériel. Soleil trompeur peut-être, qui, telle la boule de feu du film de Mikhalkov, s’est soudainement figée, refroidie, posée ici même… avant de repartir, avant de changer de coordonnées.

x = n
y = n’



La dimension des miracles, collection Ailleurs et demain.
François Bazzoli, Editions Robert Laffont.


Si on peut espérer une représentation graphique ou plastique du temps, c‘est sans doute vers les longues frises égyptiennes ou romaines (la colonne de Trajan, par exemple), ou vers les immenses dessins de l’art chinois, représentant des batailles ou des flottilles se déplaçant, longs souvent de plus de vingt mètres, qu’il faudra se tourner. Au-delà de ces images linéaires où le récit vaut le temps, et comme pour marquer l’éternel recommencement des actes et des choses, on peut aussi choisir le cercle, particulièrement bien figuré par la boucle vidéo (et on gardera la spirale pour un autre texte).

Une boucle qui se respecte ne devrait avoir ni début ni fin. Pourtant, celles de Bertrand Rigaux ont bien un début, qui se perd ensuite dans le déplacement, mais qui permet de se demander si c’est le spectateur qui se déplace avec la caméra ou si c’est le paysage. Car il y a toujours un : une rivière qui coule alors que point immobile dans ses propositions le paysage (nuages compris) reste immobile. Ou un paysage immobile dans lequel une fumée monte, imperturbablement.

Le concept de temps, sans doute le plus imprécis et le plus protéiforme à la fois, a considérablement évolué au cours de l’histoire des hommes. L’imaginaire plastique qu’il attise n’en est que plus profus, plus insaisissable. Un personnage du romancier américain de science-fiction Robert Sheckley (1), perdu sur une planète lointaine, s’entend conseiller, pour trouver quelqu’un qu’il recherche, de s’asseoir là où il se trouve et d’attendre. Dès cet instant, l’épaisse cohorte des gens qu’il connaît, de près ou de loin, grand-père ou concierge, va se mettre à défiler devant lui, au fin fond de l’espace et loin de la Terre natale.

Il en est aussi ainsi du spectateur d’Attraverso qui reste immobile dans le présent, devant cette vidéo énigmatique, puisqu’on sait bien que et qu’il coule du passé au futur. À travers tout.