Aurore Pallet, Prix Sciences Po pour l’art contemporain, Edition 2013.          


Léa Bismuth                                                                                                      


Abysses et chambre obscure


Avec ses peintures, Aurore Pallet plonge désormais dans les abysses, les grandes profondeurs sous-marines. Là, dans l’obscurité, en immersion, dans un monde froid, ses images se cristallisent et décident de surgir : là et nulle part ailleurs. « C’est dans la nuit que l’on peut enfin entrevoir les formes », explique-t-elle ; la nuit comme de la peinture noire, magiquement dense, permettant paradoxalement toutes les nuances, les plus beaux glacis, et toutes les transparences. Le monde des abysses est un monde parallèle, sous la surface, un monde que l’artiste dit pourtant redouter plus que tout, d’une peur panique, celle de l’engloutissement, celle de la prise de conscience de l’infiniment grand qui se dérobe sous ses pieds.


Mais les artistes savent affronter leurs peurs en les matérialisant, en leur donnant un nom. C’est pour cette raison qu’Aurore Pallet s’intéresse à l’astrophysique, à la matière noire — matière inconnue, non détectée, composant hypothétiquement une grande part de l’univers et pourtant non identifiable et non quantifiable. La matière noire est ici la métaphore de toutes ces choses que l’œil humain ne pourra jamais voir, à la mesure d’une immensité que l’on ne pourra jamais comprendre. La peinture d’Aurore Pallet est une tentative pour attraper ces incommensurables mystères qui sont aussi ceux des souvenirs de l’enfance, ceux des cauchemars que l’on fait dans la plus grande solitude et qui nous laissent abandonnés dans la terreur nocturne, ceux des fantômes qui nous effraient alors que nous savons bien qu’ils n’existent pas. Aurore Pallet me parle ainsi de Guy Maddin, des voix que le cinéaste dit entendre dans sa maison d’enfance ; elle me parle aussi du Cauchemar de Füssli, démon horrifiant assis sur le ventre d’une belle endormie, et finit par conclure : «  nous sommes hantés par des fantômes, mais nous sommes aussi des fantômes, nous laissons bien notre reflet dans les miroirs ». Et il y a beaucoup de reflets dans les peintures, de jeux sur le double, la symétrie, l’inversion, les passages constants de l’image réelle à l’image virtuelle.


Pour le Prix Sciences Po, elle a conçu une installation, un meuble illusionniste mettant en scène quatre petites peintures, que nous ne pouvons — spectateurs-voyeurs — qu’entrapercevoir dans la pénombre. Aurore Pallet instille bien souvent une distance face aux images, qu’elle dispose ses peintures derrière des vitres, ou qu’elle coince ses personnages face à la muraille de verre d’un aquarium ou devant des écrans. Elle aime les trompe l’œil et que l’on doute face à ce qui est vu, que tout ne soit pas reconnaissable, puisque c’est de cette manière que les images se composent et se transforment dans le cerveau, dans la « boîte crânienne » qu’elle compare à une salle de cinéma ou de théâtre. Ce meuble est une boîte : il tient à la fois de la camera obscura primitive et du cabinet des secrets.


 


 


Jean-Claude Carrière


  Quand un jeune peintre se hasarde à une première exposition, autrement dit quand il s’expose, il y a toujours du danger dans cette aventure. Le peintre est comme un soldat qui jaillit hors de sa tranchée pour se lancer vers l’ennemi.
  
 À part qu’ici le danger est caché. Il est même inconnu. Il ne vient pas des mitrailleuses et des baïonnettes (encore que les critiques, quelquefois…), mais des regards qui vont se poser sur lui, sur elle.

    Et d’abord, y aura-t-il des regards ? Des regards d’aujourd’hui, les seuls, pour le moment, qui importent ? Chaque artiste qui se propose, et qui du même coup s’expose, lance un large appel au regard. À notre regard. Il sait que, sans cet appui, il n’est rien. Il compte sur ce retour, le seul qui peut donner vie et sens à son travail.
    Ainsi le peintre, qui travaille seul, est le moins solitaire des artistes. Il a besoin des autres. Il lui faut cette réponse de l’inconnu, de l’invisible, qui va lui révéler, le moment venu, ce qu’il ne savait pas de lui-même.
    Aurore Pallet n’a rien à expliquer. Elle fait. Mais elle a besoin de nous pour savoir si quelque part elle a soulevé un écho, trouvé une réponse – même imprécise, même hésitante. La canne blanche indique à l’aveugle l’obstacle qu’il doit éviter. Notre regard apporte au peintre ce qu’il était incapable de voir.
    Dans l’immensité incohérente du cosmos, une petite lumière vient d’apparaître. Regardons-la, avec nos yeux. Alors le peintre pourra nous avouer : Dites-moi ce que vous voyez, je vous dirai ce que j’ai fait.




Elisabeth Wetterwald, in Catalogue du salon de Montrouge 2010.

Réalisés sur des petits formats, des dessins au crayon sur papier précèdent les séries de peintures. Travail sur table, minutieux, concentré. La plupart d’entre eux représente des rencontres entre des mondes qui ne s’entendent pas. Des personnages et des animaux, par exemple. Mais pas de ceux que l’on appelle les « animaux de compagnie » : oiseaux peu sympathiques, nuées envahissantes de petites choses indéfinissables, insectes aux tailles démesurées. Quels qu’ils soient, ils sont une menace pour l’homme qui apparaît ici particulièrement vulnérable. D’autant que d’autres maux viennent lui peser sur les épaules. Certains personnages sont enfermés, d’autres trainent des fardeaux, d’autres encore semblent égarés dans des mondes étrangers ; les enfants quant à eux paraissent victimes de leurs jeux.


Habituée aux formats des dessins, l’artiste ne change pas de méthode avec la peinture. Elle réalise des petits tableaux à la peinture à l’huile sur papier marouflé sur carton. D’où, là encore, une extrême précision et une volonté de susciter le rapprochement du spectateur. Pas d’imposition mais une promesse, une « attraction ». Ici encore, on a affaire aux affres de la « condition humaine ». Mais c’est sur un mode ludique et à travers des dispositifs de vision et de représentation plus complexes. Comme un certain nombre d’artistes de sa génération, Aurore Pallet travaille avec des images collectées sur internet. Elle conçoit ensuite des collages sur Photoshop, organisant des rendez-vous entre des mondes hétérogènes. Si le procédé du collage renvoie à l’esthétique surréaliste, à ses antécédents comme à ses avatars, la conception sur ordinateur est ici tangible, tant dans les choix iconographiques qu’à travers les modes d’assemblage. Car malgré la diversité des scènes (des mises en scène), le monde virtuel est toujours sous-jacent. Les motifs récurrents sont des écrans, des panneaux d’affichage, des décors, des studios de prise de vue... Les procédés utilisés sont la mise en abyme (une image en contient une autre qui en contient une autre, etc.), le glissement d’une image sur une autre (on imagine le déplacement des filtres ou des « blocs » sur l’ordinateur), le trompe-l’œil (ce qu’on prend pour le réel est en fait une représentation - ou vice-versa). Dans la plupart des tableaux, un personnage est en présence d’une ou de plusieurs images. Mais tout semble instable, prêt à disparaître ou à se transformer d’un moment à l’autre. Comme les films de Lynch, que l’artiste connaît bien, cet univers repose fragilement sur l’incertitude, sur des hallucinations, des illusions, des fausses routes; sur des allers-retours permanents entre profondeur et surface.