Anatomie d'un contexte, Eva Prouteau
mars 2012, pour le catalogue édité par le Domaine de kerguéhennec et 2angles


C?est l?automne 2011. Pierre-Alexandre Rémy est en résidence au Domaine de Kerguéhennec.


Au point d'origine : le paysage. Celui du Domaine refuse d'obtempérer aux injonctions de lecture synthétique. Hétérogène et problématique à circonscrire, il génère un phénomène de brouillage, entre sentiment de nature immémoriale et forte préméditation paysagiste. Il dérive autour du château entre le parc à la française, la forêt quasi naturelle, le lac artificiel sans en avoir l'air, et les buttes alentour également modelées par l'homme. Difficile de distinguer ce qui est architecturé de ce qui ne l'est pas : tout paraît composé à des degrés divers, sans que le dessein de la configuration d'ensemble soit pour autant limpide. Pierre-Alexandre Rémy s'empare de ce trouble, il le travaille comme un ferment.


 


?Alors que la photo satellite ne laissait apparaître qu?une soupe de verts plus ou moins uniformes parsemée de vagues taches bleues, la carte développait un fascinant lacis de départementales, de routes pittoresques, de points de vue, de forêts, de lacs et de cols...?


Michel Houellebecq, La carte et le territoire


Tout promeneur a spontanément recours à la cartographie pour se repérer dans un espace qui résiste. Il plonge alors dans les codes d'une abstraction relative, de celles qui fondent toute représentation mathématique du réel. Dans les cartes IGN, trois écritures distinctes échelonnent le paysage en couleur : orange, les courbes de niveau, bleu les cours d'eau et noir les routes. Pierre-Alexandre Rémy reprend le dessin et la chromie de ces composantes telles qu'elles définissent l'identité paysagère du Domaine. Un jeu formel commence, dans lequel l'artiste réinterprète la logique cartographique, elle-même approche interprétative du lieu. Un jeu d'éclaircissement mais aussi d'interférence.


Cette réinterprétation (décantation/dilatation/contraction) se fait sous influence du matériau choisi pour incarner ces trois données : le caoutchouc, dont les possibilités techniques guident le geste de conception. Penser la forme par la technique est un précepte que Pierre-Alexandre Rémy a retenu de sa formation : aux Arts Appliqués, il acquiert les techniques de l'art du métal ; et aux Beaux-Arts de Paris, il comprend qu'à jouer le seul faire-valoir de la prouesse technique, la forme finit toujours par être perdante. Le travail de Richard Deacon, la pensée de l'objet telle que la sculpture anglaise l'envisage vont marquer sa pratique, que le va-et-vient entre autonomie de l'oeuvre et relation très forte à l'environnement structure en profondeur. Certains gestes architecturaux viendront corroborer cette base conceptuelle tels la Casa Musica de Rem Koolhaas ou le Guggenheim de Franck Gehry, lorsque d'un froissement surgit un bâtiment.


Attentif à cet équilibre, l?artiste encastre ses courbes pour réduire au minimum les points d'accroche et préserver la légèreté globale. Frappés d'apesanteur, ses rubans de polymère teint dans la masse déroulent leurs arabesques dynamiques, et leur couleur dense canalise le regard, l'entraîne à suivre les lignes de découpe hard edge extrêmement graphiques, qui sont aussi des strates et des traits de jonctions, liant oeuvre et contexte, paysage ressenti et paysage réel.


 


Autre écho contextuel, les platines qui fixent les points d'assemblage de ces bandes de caoutchouc sont découpées suivant le plan du bassin extérieur. Dans le parc, ce plan d'eau joue le rôle d'ornement remarquable, point de l'espace qui organise empiriquement le paysage autour de lui, par effet d'ondes, génération de motifs concentriques qui rapidement se relâchent, se délient, se délitent. Dans l'oeuvre, platines et rubans, lac et entrelacs se répondent, intimement connectés, entre précision et déperdition. Une précision parée de préciosité, celle du détail : là il passe d'un ensemble foisonnant et « bruyant » à cette ponctuation argentée qui ressort du bijou, forme ciselée et compacte, blason haute-couture emblème de l?atmosphère châtelaine qui flotte alentour. Cette imbrication d'échelles n'est pas seulement pour l'artiste le moyen de faire pénétrer l'étendue dans la sculpture : elle multiplie aussi les rapports poétiques au site, et unit dans un même élan le registre de la métaphore à celui de l'expérience physique de l'objet dans son lieu d'inscription.


Ce dernier, s'il demeure dans l'enceinte du Domaine de Kerguéhennec, change de nature en mars 2012 : la sculpture rejoint le parc de manière pérenne, et profite de l'occasion pour partiellement muer. En effet, Pierre-Alexandre Rémy choisit de galvaniser la partie porteuse de l'oeuvre construite en acier. Clinquant et facetté comme un diamant sous la lumière, l'acier fraîchement sorti du bain souligne le côté « haute-couture industrielle » de l'oeuvre, confirmant aussi sa nature bipolaire, entre émanation formelle du paysage et extrême hétérogénéité à son environnement végétal (1). La sculpture prend désormais place dans une clairière à demi fermée, point d'ancrage intime en bord de lac. Elle est également visible d'un chemin haut, et ce point de vue en surplomb permet de mieux percevoir le dessin de ses trois courbes colorées et la dimension soulignée par Karim Ghaddab : celle du nuage, « du genre des tag clouds permettant de visualiser les flux de navigation sur internet » (2), colonie aérienne de trajectoires prolifères.


Beaucoup plus loin, de l'autre côté du plan d'eau, c'est encore la couleur qui saisit le regard. Sans en imposer dans la dimension ou la masse, l'oeuvre invite à s'approcher d'elle : énigme attirante, essaim souple, bourdonnement de lignes qui enclenche le désir de promenade.


 


"Un homme fait le projet de dessiner le Monde. Les années passent : il peuple une surface d'images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de navires, d'îles, de poissons, de maisons, d'instruments, d'astres, de chevaux, de gens. Peu avant sa mort, il s'aperçoit que ce patient labyrinthe de formes n'est rien d'autre que son portrait."


Jorge Luis Borges, Musée.


C'est l'hiver 2011. Pierre-Alexandre Rémy est en résidence à Flers, cette fois-ci dans une temporalité de travail plus courte (un mois) et un contexte plus urbain. L'artiste perpétue l'approche graphique et sculpturale qui le caractérise, une mise en tension du projet avec la mémoire et la mesure du lieu. Pour le centre d'art 2Angles, il aborde le territoire selon deux angles, justement : par son dessin (sa cartographie) et par la matière industrielle qui s'y produit, en l'occurrence les articulations pour sièges automobiles fabriquées par Faurécia, l'une des plus grosses entreprises de la région.


La carte utilisée, le « corps du lieu » comme il la décrit, est en l'occurrence la carte IGN 15150, sur laquelle l'artiste détoure les zones construites qui constituent la ville. La forme qui en découle lui sert ensuite de matrice graphique déclinée dans une série de trois sculptures, trois émanations subjectives du contexte.


Extrait cartographique urbain pour matériaux extra bruts : et pourtant, de ces disques et plaques d'acier perforé fournis par Faurécia, on oublierait presque les données matérielles.


S'ils conservent leur rudesse industrielle, ils apparaissent surtout métamorphosés par le travail d'assemblage et de spatialisation que leur imprime l'artiste. De la même façon qu'à Kerguéhennec, Pierre-Alexandre Rémy allège la masse et fait danser les lignes, comme si l'empreinte cartographique induisait le mouvement. Déployée comme un dessin dans l'espace, une ronde de rondelles métalliques s'élève presque en lévitation, courbe oscillante curieusement organique qui accueille une étrange figure, un corps cartographique installé là, comme un horizon vertical (Cartographie assise). Au mur, un amas de pastilles vert pistache et son ombre projetée : un lichen d'acier peint, une frondaison ou un nuage reliés métaphoriquement à la ville ; au sol à nouveau, un pliage troué d'alvéoles évidées, une feuille en apesanteur nervurée de veines rouges (Flerenpli).


 


Ouvertes aux lectures multiples (poétiques, formalistes, sociologiques?) ces oeuvres produisent un hypertexte du territoire. Elles en esquissent un portrait tout en replis complexes, en métissage de pensée scientifique et tellurique, en approche atmosphérique et sensuelle. Ce sont des objets traversants, parcourus par leur contexte, physiquement et conceptuellement. Et à Flers comme à Kerguéhennec, c'est peut-être ce que révèle ce temps de production très dense pour Pierre-Alexandre Rémy : la poursuite d'un cheminement intime dans le paysage, et l'élaboration d'une écriture sculpturale de plus en plus concentrée, polysémique et abstraite.






Louis Doucet, fevrier 2012

Il ne faut pas se fier aux apparences. Pierre-Alexandre Remy n'est pas un sculpteur? C'est, un dessinateur, un dessinateur qui a réussi à s'abstraire du cadre étroit de la surface plane pour investir les trois dimensions de l'espace? Et peut-être plus, comme nous le verrons plus tard? Le résultat de son travail n'est pas une forme, mais une manière de percevoir la forme. Il est signe, marque porteuse de sens, conjonction d'un signifiant et d'un signifié. Le signifiant y prévaut cependant sur la forme signifiée. (...)

Chez lui, la ligne, active et intrusive, n'est jamais asservie au modèle, physique ou mental. Elle reste sous le contrôle de l'artiste, seul maître à bord, décisionnaire unique pour guider l'oeil du spectateur dans un voyage dont l'incertitude n'est réelle que pour le regardant. Ses chemins sont balisés mais seul l'artiste sait où ils mènent. Pas de redondance, comme dans les arabesques matissiennes, pas de fioritures mécaniques, comme chez les néo-baroques, pas de place pour l'irréfléchi, encore moins pour l'inconscient? Et quand la couleur fait irruption, elle résulte d'une nécessité interne, souvent liée à la nature du matériau utilisé, plus que d'une quelconque volonté illusionniste. (...)