INTERVIEW

Luke Heng, l’extension du domaine de la peinture.

→  https://open-ring.com/2020/12/05/luke-heng-lextension-du-domaine-de-la-peinture/

« La décision de devenir artiste n’a pas été soudaine, mais s’est faite graduellement. J’ai toujours été intéressé par l’art, alors j’ai fait une école d’art, où l’on étudiait le graphisme et la communication donc des arts appliqués. C’est un de mes tuteurs qui m’a encouragé à aller vers les Beaux Arts, moi je savais combien c’était difficile d’être artiste et d’en vivre. Après mon diplôme j’ai eu la chance d’être invité à montrer mon travail, et les expositions se sont enchaînées les unes après les autres, ce qui m’a donné l’opportunité de developper ma pratique dans des espaces différents. Mon premier travail, je dirais après coup que c’est une peinture monochrome grise, j’avais 22 ans, j’essayais différentes choses pour trouver mon propre langage. En réalisant cette toile, je me suis dit, ça c’est moi (rires) et à partir de là j’ai pu developper ma position. »


Né en 1987, Luke Heng est diplômé avec mention du Lassale College de Singapour (en partenariat avec le Goldsmith College de Londres).  A Paris, en 2014, il a participé au programme de résidences d’artistes de la Dena Foundation présidée par Giuliana Setari et soutenue par le National Council of Arts de Singapour.
Luke Heng a passé son enfance dans une herboristerie médicinale chinoise, et s‘est d’abord inspiré de cette pharmacologie traditionnelle, tant dans sa philosophie Ying-Yang de recherche d’harmonie, que pour ces procédés d’extraction de pigments qu’il compose lui même. Au départ, sa manière de peindre, est répétitive, il peut réaliser jusqu’à vingt couches pour un fond blanc, se rapprochant ainsi de mouvements rituels et méditatifs. Il expérimente les qualités purement formelles de la peinture et cherche à en repousser ses limites dans le contexte de vitesse des images du monde contemporain. Son travail a fait l’objet de plusieurs expositions dont notamment à la galerie Pearl Lam de Singapour ou à la galerie Isabelle Gounod à Paris.


« Etre artiste, en ce qui me concerne, découle de mon intérêt pour la pratique et le sujet même de la peinture :  la lumière , la construction, son extension à la fois dans l’espace et dans le champ de la discussion. La définition de l’art, c’est tellement vaste ! Pour moi c’est de créer un lien avec les personnes à différents niveaux, de faire réfléchir, de montrer les choses sous un angle inhabituel. Et que l’art à travers le questionnement qu’il provoque, trouve un écho chez l’autre. Et puis comme avec les relations humaines, parfois ça marche de manière assez évidente ou immédiate, parfois cela demande plus de temps. (rires)

Dans l’ensemble de ma production, je travaille beaucoup les fonds, à essayer de contrôler la lumière, leur densité, leur degré de transparence ou d’opacité. Après je me suis intéressé aux lignes et aux espaces vides, à developper des techniques de réduction : comme réduire le fond pour exposer les lignes ? Combien de lignes pour un espace d’exposition donné ? Que ce soit pour les galeries Isabelle Gounod à Paris ou Peal Lam à Singapour, je suis toujours intéressé par l’architecture du lieu. Je réfléchis à comment trouver un équilibre, comment faire correspondre les peintures ou les objets sculptures et l’espace afin de parvenir à créer un rythme.
Tu m’interroges sur ma manière de procéder, en fait je réalise des croquis très simples pour determiner la place des formes, c’est vraiment une des premières étapes dans mon travail.
Et si je suis bloqué dans le travail de peinture, je reviens au croquis, c’est dans cet aller-retour que je trouve un équilibre.
Actuellement je travaille sur le sujet des silhouettes et des ombres, c’est un peu plus figuratif et c’est certainement la conséquence de mon travail de recherche en master qui porte sur l’extension de la peinture dans l’espace, de la 2D vers la 3D. Concernant mes objets de métal il est davantage question du matériau, du design, et du process aussi car je peux les faire fabriquer. Alors que les peintures, je les réalise seul, et elles sont d’avantage dans l’émotion et la spiritualité.

Oui la crise du Covid 19 est très perturbante. Nous sommes confinés, et beaucoup d’expositions ici à Singapour sont annulées ou reportées. Cela dit, cela me permet de réévaluer ma pratique, de me recentrer sur ce qui m’intéresse et de voir comment je réponds.
Quand ce sera terminé, j’espère que les gens se souviendront de prendre le temps, de combien c’est bon aussi de ralentir et de passer plus de temps avec les proches et la famille.
J’en profite pour faire des recherches. Actuellement je lis les écrits de Derrida « la Vérité en Peinture » et son concept de parergon (ndt qui est le cadre ou l’encadrement, qui permet à  l’oeuvre de se déployer contre ce qui manque en elle).  Le travail de Robert Smithson m’inspire aussi, sur cette manière d’inclure dans sa reflexion, le hors-site et sa temporalité, le dedans et le dehors de la galerie ou de l’espace d’exposition. Et il y a aussi Katharina Gross et sa manière très extensive de considérer la peinture, et Jiro Takamatsu notamment pour ses peintures d’ombres.
J’espère pouvoir mettre cela en pratique dans ma prochaine exposition où je suis invité à faire dialoguer mon travail sculptural et mes peintures. »

Interview réalisée par Valentine Meyer le 26 Novembre 2020.


 


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"Royal Stanza", Galerie Isabelle Gounod, Paris (08.06 - 20.07.2016)


Pour sa première exposition monographique à Paris à la galerie Isabelle Gounod, « Royal Stanza », Luke Heng, né à Singapour en 1987,  s'engage dans un processus cognitif, négociant et affrontant la peinture comme sujet en soi : ici, la couleur et la ligne en constituent le titre intriguant.

Luke Heng conçoit l'environnement par son influence subtile sur les couleurs, les surfaces et les formes. Il cherche à trouver un équilibre entre le « je » et la nature ; entre la conscience du peintre et le hasard. Sa toile devient aussi le lieu de rencontre entre le souffle de l'artiste et son environnement. Il les conçoit ainsi in situ.
Si Luke dans sa jeunesse passée dans une herboristerie médicinale chinoise, s'est d'abord inspiré de cette pharmacologie traditionnelle, tant dans sa philosophie de recherche d'harmonie que pour ces procédés d'extraction et de composition ;  il se détache petit à petit des motifs pour expérimenter les qualités purement formelles de la peinture.

Il continue de créer ses propres couleurs à partir de pigments. Sa manière de procéder est répétitive et prend du temps, se rapprochant ainsi de mouvements rituels et méditatifs. Il superpose les couches à l'aide d'un grattoir (scraper), parfois jusqu'à plus d'une dizaine, une vingtaine notamment pour les blancs, chacune procédant d'une réaction à la précédente. Entre chacune, s'étire le temps du séchage de la peinture à l'huile mais aussi un temps de latence nécessaire à l'artiste non pas pour élaborer une stratégie mais pour laisser le hasard faire l'oeuvre aussi ou prendre le risque de contrôler, notamment les coulures. C'est donc une lutte avec la toile à laquelle se livre l'artiste, contrastant avec l'impression de sérénité dégagée par ses tableaux.

Ce va-et-vient entre latence et surgissement, apparition et silence est me semble-t-il le mouvement primordial et constitutif de tout le travail de Luke Heng. Il nous donne ainsi à expérimenter ses toiles comme des lieux transitoires, espaces de méditation physique et mental d'une grande liberté.

Valentine Meyer, 2016


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"Quiet Mystic", Galerie Steph, Singapore (6.12.2013 - 4.01.2014)
Luke Heng : Interview in exhibition catalogue, 2013



How did you get into abstraction?
I suppose it all started with the herbs; they were the subject matter for an earlier series of paintings.
The herbs were used as elements to create compositions. I was thinking about how to go beyond the physicality of herbs and further develop the relation between traditional Chinese medicine and painting. And I thought of the process of brewing herbs. The intention of brewing herbs is to extract its essence and that's the part to be consumed.
Going back to painting, the key is to distil the fundamental nature of my subject. That's when things got a little bit simplified but yet demanding.



What philosophical insights did you glean while working at your family's traditional Chinese medicine shop? What about the Eastern philosophy of yin-yang that strikes you most?
Nothing. Thing is, when I was helping out at the shop, I was really just killing time (also to earn my pocket money at that time). I did not like staying at the shop at all; I suppose there are no 15 year-olds who like hanging out at Chinese medical halls, but I had no choice. So back then, herbs to me were just odd objects with strong perfume to it. Only recently I started understanding the concepts behind yin-yang when it comes to painting, with Chinese herbs as my subject matter. It was essentially about how nature's elements function in a cycle.
How the positive and negative consistently supports each other. It was then that I realised how straightforward it was to relate the concept of yin-yang to painting. And it goes beyond the surface of a painting, in terms of the formalistic aspect. The concept extends into the development of an idea or thinking about the process of making a painting. The philosophy could very much facilitate the thought process.



How do you translate this philosophy to explore colour, forms, space and perception in paintings?
As of now, I do not completely understand this philosophy; hence I cannot fully utilise the full potential of what it could offer. The more I delve into it, the more complex it gets. Which leads me to think that it is not something I can translate across externally. Rather, it's closer to a sensation, somewhat instinctive. That sensation affects how I decide on the palette, and the way I approach the canvas too.



You worked on this new series of paintings from your old childhood home that you?ve converted into a studio. What inspirations, if any, did you find there?
I suppose it's that recollection of memories and emotions that I felt when I moved into the space once more. Besides that, there were the flowerpots outside the studio space, which I was particularly drawn to; it's as if I have a garden outside my window, which feels pretty good to stare out into. I water them every now and then, and that's when I pick up certain details that I can use in the paintings.


In your painting process, nature is a co-creator of the works as the paintings would respond or be affected by elements in the environment. Your desire is to find that balance between the unconscious state of chance and the conscious state of a painter's intervention.How is that balance reached, if it is reachable? How do you account for those elements, and how do you remain sensitive to them?
Natural elements do partake in creating the paintings by using a different technique of applying paint. I prefer to use a pouring technique when it comes to application as it gives the paint more freedom to take over the surface. Therefore, I rely heavily on the natural pull of gravity and the ground that the painting is being worked on. These elements do affect the outcome of each layer of paint. I move the canvas about quite a bit while painting. That's how I would try to control the paint, by tilting and rotating the canvas with my hands, and that's the time when the paint starts taking shape on the surface. Most of the time, the act of painting gets very physical especially when the size of the canvas increases. Uncertainty is part of the process. I'm not too sure if the equilibrium between the two states can be reached because it's either on the side of control or fortuity, but it's something I keep in mind and strive for.

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