Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence.[1]


 


 Le visage d’une femme en face de moi.


Le regard se perd dans la cavité d’un front, ses dents semblent luire à côté de son visage ; son cou devient un chaos de formes sous un soleil confus de métamorphoses. Je n’ai rien oublié de ce que fait d’elle le clic de la souris. Ni la vitesse des catastrophes qui l’ont détruite, ni ma main réglant la distance qui la sépare du cadre, ni le point noir à l’horizon de son nez qui grossit jusqu’aux oreilles. Une brume liquide et blanchâtre stagne à l’intérieur, de chaque côté d’un mur qui se dresse dans le cuir chevelu. Nul être vivant ne saurait avoir un tel visage. De toute la moitié supérieure émerge une trame de chair ou l’enroulement d’une chevelure, qui sait ?


Car dans ce monde habité par des corps en mutation, chaque geste est comparable à une avalanche que je déclare être une mâchoire ou un sourire de passage figé dans des entrailles de lèvres. Mais je n’en suis pas sûr. Car à quelque distance de ce sourire, une entaille profonde s’ouvre sur un œil à fleur de peau.


J’ai beau me répéter que rien n’égale la beauté originelle du visage, sa photogénie fascinante, tout devient pâteux et la structure imprécise, fictivement éminente, de l’ossature, se débat encore avec le chaos. C’est ce chaos que le visage rend visible, c’est ce chaos tendu, contenu, encerclé par le visage, que je voudrais montrer, voir, comme par inadvertance. J’aime à penser que le travail, sur lequel toutes les figures du désordre ont excellé à briller, soit rendu à lui-même, dépourvu de toute allégeance à quelque modèle vérifiable : le goût d’une destruction sans mesure réifiée dans la splendeur d’un accident après coup. Je souhaite que cet exercice d’admiration en creux soit capable de damer le pion aux figures tièdes et mornes d’un monde où chaque signe personnel aurait son pendant à l’intérieur d’une image de cinéma. Le suffrage à vue de ces dames me conférant un sauvage désir de sacrifice humain, il ne me vient pas à l’esprit de revêtir d’un tissu de chair le squelette d’un visage alors que j’ai à ma disposition la main des brigands et l’œil enchanté qui donneront des coups dans le système de l’image jusqu’à ce qu’il cède un peu de terrain.


Le système sait ce qu’il fait, il sait qu’il ne donne rien sans une demande forte où les coups s’enchaînent de plus en plus rapidement, plongeant le joueur dans un état second.


Le « travail » terminé (à considérer qu’obtenir l’impondérable est un travail), je m’éteins en un instant, pas vu pas pris, comme les phares d’une automobile. Je n’ai rien à redouter, rien à prévoir qui puisse amoindrir la fatalité de mon geste. Mon immunité de voleur me protège. Le personnage – visuellement, l’actrice – doit devenir autre, il doit se méconnaître, abdiquer.


Tous les jours, je me place devant l’imminence de son déclin avec cette ténébreuse boussole : un œil et un doigt aiguisés au couteau du désir, rompus à la fatigue de l’index, fixés sur le point médian d’une roue qui tourne dans le silence de l’ordinateur, comme une roulette de casino. L’illusion chaque jour renouvelée de ce manège anéantit tous mes patients espoirs de réussite. En même temps que je fais mon jeu, il se transforme en un rêve de plus en plus abscons. Je lis ce rêve – où des masques engendrent des masques – comme on entre dans un livre, fixé dans l’attente d’un dénouement. L’issue se dévoile lorsque la tension se relâche in extremis entre la conscience formelle d’une ressemblance et ce qui la pousse dans ses retranchements, la rongeant de petits feux nourris.


La grâce enfin, arrachée à la répétition du geste, peut disposer de l’œuvre.


Car, en définitive, c’est pour participer à la grâce, pour l’apercevoir fugacement, que l’on se donne et que l’on joue.


 


 


 


[1] Emmanuel Levinas, Ethique et infini, entretien avec Philippe Nemo, Paris, Fayard, 1982, p. 80.